Le mandala des émotions

Tiré de la conférence de Lama Dordjé Puntso à Brest. 2015.
Suite de la conférence, octobre 2015, à Daghpo Brest, centre bouddhiste tibétain basé à Brest.

Désir, colère et ignorance colorent notre vision des autres, des situations et de nous-mêmes ; ces émotions nous motivent et en même temps, bien souvent, nous entravent. Comment les reconnaître ? Comment les vivre ? Existe-t-il des moyens de les transformer ? Autant de questions auxquelles Lama Dordjé Puntso nous invite à réfléchir.
Lama Dordjé-Puntso est un enseignant occidental ayant effectué deux retraites de trois ans dans la tradition du bouddhisme tibétain et participé à l’animation du projet « À l’école du bodhisattva ». Il enseigne à Dhagpo, en France.

« Dans les textes anciens, on compare l’esprit à l’espace et les émotions aux mouvements dans cet espace. » Lama Dordjé Puntso

Alchimie des émotions
En alchimie, on cherche à transformer le plomb en or. Dans la quête du Graal, le prince recherche la belle jeune femme et rencontre le dragon. Au second degré, il s’agit de transformer une émotion problématique en sagesse. Le dragon c’est l’obstacle, je médite et tout à coup une pensée vient m’agacer.
Comment transformer ce démon en allié ? Le démon, ce sont les émotions perturbatrices. Est-il possible de transformer une colère destructrice en énergie constructrice qui nous donnera de la puissance, de la détermination ou du pouvoir? La séduction peut être bénéfique, qu’il s’agisse d’accueillir l’autre ou de se découvrir. Ces moments de sagesse sont donc potentiellement à la base de toutes les émotions.
Les émotions sont donc soit sages soit perturbantes. Comment les transmuter ? Dans la colère, il y a beaucoup de clarté, mais comment la transmuter ? Toute la pratique réside là.

À l’origine pour le bouddhisme, on est parfaits, on a en nous toutes les qualités et tous les programmes nécessaires à notre bonheur;
on est attachés à ce qui a fabriqué notre vie, on s’est enkystés dessus, car au moins, cela nous donne une existence, un socle d’existence, on se dit « au moins j’existe à travers ça ».
« Ce que je vis au quotidien vient de mon esprit, de ce que je ressens. » Lama Dordjé Puntso

 

1ère étape
Calmer l’esprit (voir Magazine Yoga Mondo N.43)

 

2ème étape
Reconnaître les mouvements qui animent l’esprit sans les juger
Souvent on se dit : « je suis agacé et ça m’énerve », là il y a un jugement. « Je n’arrive pas à méditer, je suis nul », là c’est aussi un commentaire. Le but est de regarder l’esprit de façon objective sans commentaire ni jugement.
Ainsi quand on est en colère, à la place d’être déçu on pourrait se dire « comme c’est intéressant, d’où cela vient-il ? » Il est vraiment primordial de regarder cette émotion comme le ferait un chercheur scientifique, de la façon la plus objective possible, il s’agit de devenir en quelques sortes le chercheur de notre esprit.

3ème étape
Amour bienveillant pour soi-même
Nous entendons ici la capacité à s’apprécier soi-même, ainsi si je vois mes défauts, je peux me dire « c’est tout à fait correct et je vais travailler avec ». Le problème est que tous ceux qui commencent à méditer sont dans la critique, ils se disent : « j’y arrive pas, je suis nul, je vais arrêter et changer de méthode », et ils plongent dans dans une grande dépréciation.

Examinons quelques émotions…

La peur

Je prends souvent la colère, car c’est l’exemple caricatural et tellement visible. À notre époque, on devrait pourtant surtout regarder les désirs sur lesquels fonctionne toute notre économie.
La peur dans le système tibétain est liée à l’ignorance, c’est la peur de l’inconnu, de soi-même, de la mort, et des autres. Le travail sur la peur est fondé sur un travail de connaissance, même si cette peur peut être liée à l’enfance. Fondamentalement, dans le mandala des émotions (voir encadré), la peur est liée à l’ignorance qui est elle-même une émotion.

Lorsqu’elle nous prévient d’un danger, la peur est en soi saine et légitime puisqu’elle nous fait réagir pour nous maintenir en vie. Le problème est quand elle devient un système automatique, elle devient alors un cancer de l’esprit. En étant tout le temps à l’intérieur de nous, la peur ne fait que trouver des causes pour s’alimenter elle-même. C’est elle qui domine. La peur a envahi l’esprit et s’entretient à la fois de causes externes mais aussi d’elle-même « je sens que la peur vient et ça me fait peur ». Le plus souvent, cette peur est sans fondement et pourtant elle contrôle l’esprit. En psychologie occidentale, on cherche la cause première des émotions, dans le bouddhisme, on se pose la question « pourquoi ça continue », car la cause première peut provenir d’une vie antérieure (par exemple les traits de caractère de l’enfant pour les bouddhistes proviendraient des vies antérieures). Certaines personnes viennent voir les bouddhistes, car leur enfant fait des choses bizarres et ils n’osent pas le dire à leur psychologue, l’enfant prononce des mots d’une langue étrangère, ou dessine des noyés et dit « je suis mort en me noyant ». Cela signifierait que l’esprit n’est pas juste le cerveau, mais un esprit immatériel présent avant la naissance et après la mort. Ainsi alors que certains se préoccupent de leur retraite, nous les bouddhistes on s’occupe des vies suivantes (rires).
Pour démanteler cette peur, il va falloir démonter le système. Quand une peur se produit, il faudrait se dire « est-ce qu’il y a une cause réelle, ou est-ce de l’appréhension? ». La première étape est de calmer ce fonctionnement de l’esprit et ensuite, on voit comment il se produit : « tiens l’oiseau s’est approché et j’ai eu peur », et on finira peu à peu par le dénouer.

Le déni

Le déni, quant à lui, est une conséquence de la peur. On se dit inconsciemment : « si je ne regarde pas par là, je n’aurai pas peur puisque je n’aurai pas d’émotion ». Certaines personnes évitent inconsciemment de prendre consciemment conscience de quelque chose pensant qu’elles n’en subiront pas les conséquences et n’en souffriront pas. Pour les Tibétains, cela peut mener à l’autisme dans la réincarnation suivante. Au sens bouddhiste, c’est une stratégie émotionnelle.

La culpabilité

Prenons maintenant la culpabilité qui est, elle aussi, une émotion difficile à cerner et qui fait beaucoup de dégâts. La personne se demande sans cesse : « Est-ce que j’ai bien fait ? Suis-je à ma place ? Est-ce qu’ils ont une bonne image de moi ? Suis-je assez bien ? », c’est très épuisant. On aimerait plutôt se dire : « J’ai fait quelque chose de bien pour les autres ou pour moi-même ».
Et ce mécanisme peut absolument être sans aucun fondement, même si on se dit « puisque je ressens de la culpabilité, je dois être coupable ». Or, il se peut qu’il n’y ait véritablement aucune cause première. Le bouddhisme considère qu’il ne s’agit que d’une habitude, une manie faite par automatisme. Un jour ça a commencé et ça s’est entretenu. Comme lorsqu’on s’est mis à fumer, on a continué et un jour on a arrêté, mais il n’y a pas de fondement au fait de fumer. Il peut y avoir des conditions premières, mais pourquoi ça continue ? Simplement parce que c’est une roue qui s’auto-entretient. En neuroplasticité, on a découvert qu’il y avait dans le cerveau des autoroutes neuronales. Ainsi dès qu’un mouvement de pensées se crée, tout se précipite dans cette ornière. Mais heureusement, on peut modifier ces autoroutes. Apprendre à se brosser les dents quand on était enfant fut une corvée, puis c’est devenu une habitude, un automatisme. Et une fois adulte chaque soir avant de se coucher, on prend l’autoroute du brossage de dents sans aucun effort. Dans la vie, on fonctionne énormément par automatismes et il y en a des bons et des mauvais.
Certains sont fondés sur des émotions perturbatrices, comme la culpabilité. Ainsi dès que l’on fait quelque chose, l’esprit commente « tu l’as mal fait, tu as fait une erreur ». Comment arrêter cet automatisme ? En l’observant, on comprend qu’il est sans aucun fondement et il perdra alors de son pouvoir.

Cercles vertueux ou vicieux

Les émotions ont tendance à nous enfermer dans des cercles vertueux ou vicieux. Souvent dans la vie, les choses se cumulent et se renforcent mutuellement. Ainsi effectivement, un déprimé se renferme et s’isole, ce qui le déprime encore plus. Dans le cercle vertueux, on change quelque chose, par exemple on calme l’esprit, et nos relations avec les autres changeront et deviendront meilleures, ce qui réjouira notre esprit et ainsi de suite…

Le suicide

La cause d’une envie de suicite peut être complètement physiologique, dû à des débalancements hormonaux, à notre génétique, (comme la maladie de Lyme qui entraînerait des envies de suicide), ou psychologique lié à l’enfance, l’environnement…
On voit que l’esprit s’enferme dans la dépression, la dépréciation de soi et de la vie. Comment alors sortir de ce cercle vicieux? Il faut commencer par ralentir ce mouvement, s’apaiser, là encore il y a besoin de calmer le mental qui est pris dans un cercle vicieux.

Niveaux d’évolution

Dans la vie nous ne sommes pas tous au même niveau d’évolution. Vous savez quand votre enfant casse son nounours, il pleure, il est au désespoir, il est effondré. En tant que parent, vous comprenez sa douleur, mais vous voyez au-delà. À l’adolescence, votre enfant est anéanti, car il a une peine d’amour, à la fois vous compatissez et comprenez et vous vous dites « c’est le début », votre vision va encore au-delà. Et nous, quand on va voir les grands maîtres tibétains, nous leur disons : « j’ai un cancer je vais bientôt mourir », et ils répondent « eh oui », leur vision va au-delà. L’esprit a des niveaux d’évolution. Nous sommes tous passés par ces niveaux. Et l’on suppose qu’il y a des sages qui ont des visions beaucoup plus profondes que la nôtre. Parfois, certaines personnes viennent nous voir et ont besoin d’une aide psychologique ou médicamenteuse plutôt que spirituelle, on ne les trompe pas. Il faut respecter l’évolution de chacun.
Pour moi, reconnaître que certaines de nos souffrances viennent de notre propre fonctionnement démontre déjà qu’on a atteint un certain degré d’évolution car pour de nombreuses personnes leurs problèmes personnels viennent totalement de l’extérieur, notamment des autres personnes autour d’elles.

Post Author: yogamond

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