Oser l’altruisme

De même que le niveau de bonheur d’une population n’est pas proportionnel à celui du PIB, il semble que la pratique de la pleine conscience ne s’accompagne pas forcément chez le méditant du développement de l’altruisme. C’est pourquoi Matthieu Ricard, le célèbre moine bouddhiste français, estime qu’il est essentiel de cultiver cette « pleine conscience bienveillante ». De quoi s’agit-il concrètement?

Méditer sur quoi ?

Aujourd’hui la méthode la plus répandue et la plus connue de méditation est celle de la pleine conscience (Mindfulness), vulgarisée par le Dr Jon Kabat-Zinn sur le continent nord-américain et par le moine vietnamien Thich Nath Han en France. On la retrouve dans les hôpitaux, les écoles, les entreprises pour réduire le stress et l’anxiété et augmenter la concentration. « Mais favorise-t-elle l’amour altruiste chez le méditant ? », questionne le moine français Matthieu Ricard. « Rien ne le garantit, répond-il. De même que le niveau de bonheur d’une population n’est pas proportionnel à celui du PIB, il semble que la pratique de la pleine conscience ne s’accompagne pas forcément chez le méditant du développement de l’altruisme ». C’est pourquoi il estime essentiel de cultiver la « pleine conscience bienveillante (caring mindfulness).

Son grand ami Jon Kabat-Zinn, fondateur de la méthode de « réduction du stress par la pleine conscience » (MBSR Mindfulness Based on Stress Reduction), affirme que si on médite correctement, l’altruisme et la bienveillance viendront tout naturellement. « Je veux bien le croire, concède Matthieu Ricard, mais pourquoi attendre que l’altruisme se manifeste comme un effet secondaire de la pleine conscience ? Je préfère penser comme le fait maintenant John Teasdale, le fondateur des « thérapies cognitives fondées sur la pleine conscience » (MBCT), qu’il vaut mieux inclure l’entraînement à l’amour altruiste dès le début de l’apprentissage de la méditation. La pratique de l’amour altruiste et de la compassion requiert de toute façon la pleine conscience, mais ils donnent à cette dernière une dimension encore plus vaste et positive. »

Interrogé par le magazine Nouvel Obs, il explique que : « Si on considère la méditation comme une façon de se relaxer, de vider son esprit en bloquant ses pensées (ce qui est impossible car les pensées ne cesseront jamais de venir), cela nous fera certes du bien, mais nous passerons à côté du sens profond de l’expérience méditative. Méditer (en sanscrit « bhavana ») signifie littéralement « se familiariser » avec le fonctionnement de son esprit, le but étant de cultiver des qualités que nous possédons tous en nous, mais qui restent souvent trop peu développées comme l’attention, l’amour altruiste et la liberté intérieure. Or, l’altruisme est une composante essentielle au bien-être ».

De l’empathie à la compassion dans un laboratoire de neurosciences

Dans son dernier livre Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance (Éditions Nil, 2013), le moine raconte comment, en laboratoire de neurosciences, ils sont parvenus par hasard à visualiser les différentes formes de méditation dans le cerveau. « En 2007, dans le laboratoire de Rainer Goebel à Maastricht, Tania Singer, chercheuse en neurosciences, me demanda d’engendrer un puissant sentiment d’empathie en imaginant des personnes affectées par de grandes souffrances. Elle utilisait une nouvelle technique d’IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) qui suit les changements d’activité du cerveau en temps réel (IRMf-tr), alors qu’habituellement les données ne peuvent être analysées qu’a posteriori. En tant que collaborateur et cobaye d’un programme de recherche sur l’empathie, je fis ce qu’elle me demandait et on enregistra les données.

Puis, lors d’une pause, la chercheuse me demanda soudainement : Mais que fais-tu ? Cela ne ressemble pas du tout à ce que nous observons habituellement lorsque les personnes ressentent de l’empathie pour la souffrance de l’autre. J’expliquais brièvement que j’avais médité sur la compassion inconditionnelle, m’efforçant de ressentir un puissant sentiment de bonté et d’amour envers des personnes en proie à la souffrance. »

L’analyse complète des données, réalisée ultérieurement, confirma que les réseaux cérébraux activés par la méditation sur la compassion n’étaient pas les mêmes que ceux activés par la méditation sur l’empathie que Tania Singer et ses chercheurs étudiaient depuis des années. Dans les études précédentes, des personnes non entraînées à la méditation observaient une personne recevant des décharges électriques douloureuses dans la main, une partie de leur réseau cérébral associé à la douleur est activée. Ils souffrent donc de voir la souffrance de l’autre. Plus précisément, deux aires du cerveau, l’insula antérieure et le cortex singulaire sont fortement activées lors de cette réaction empathique et leur activité est corrélée avec une expérience affective négative de la douleur.

Dans la méditation sur l’amour altruiste et la compassion, Tania Singer constata que les réseaux cérébraux activés étaient très différents. En particulier, le réseau lié aux émotions négatives, à la fatigue et à la détresse n’était pas activé lors de ce type de méditation, tandis que certaines aires cérébrales traditionnellement associées aux émotions positives, à l’amour maternel, par exemple, l’étaient. Il a été mesuré une diminution de l’activation d’une aire neuronale associée en particulier à l’agressivité, à la colère et à la peur. »

Comment développer la pleine conscience bienveillante

Matthieu Ricard explique que « la méditation bienveillante consiste à méditer sur la bienveillance tout en restant dans la pleine conscience. Pour cela, on se représente tout d’abord un être cher pour lequel on éprouve une bienveillance sans limites, puis on étend peu à peu cette bienveillance à l’ensemble des êtres. L’esprit tout entier finit par être imprégné de ces sentiments. Non seulement notre disponibilité générale à l’égard des autres se trouve-t-elle renforcée, mais nous sommes également capables d’accueillir leurs souffrances d’une manière constructive; ce qui n’est pas le cas avec l’empathie, qui peut conduire à une forme de détresse ».

Bien que les cerveaux des grands méditants (comptant de 10 000 à 50 000 « heures de vol ») stupéfient les neurologues, tant leurs « réseaux altruistes » sont denses et stables, même si on les bombarde d’images négatives, les chercheurs constatent qu’en faisant méditer des néophytes une demi-heure par jour, des changements fonctionnels et structurels se manifestent dans leur cerveau en quelques semaines à peine ! Des chercheurs israéliens viennent même de montrer, en étudiant un autre type d’entraînement, que la neuroplasticité commençait à se manifester au niveau microscopique au bout de six heures seulement.

Bienveillance ou empathie ?

Tania Singer décrit le phénomène naturel d’empathie comme la capacité à entrer en résonance avec le ressenti émotionnel d’une autre personne. Selon elle, l’empathie est un « précurseur de la compassion », mais peut aussi amener à des réactions « anti-sociales ». En effet, les professionnels de la santé, par exemple, peuvent être tellement affectés par la souffrance de leurs patients, qu’ils adoptent des modes de défense et se coupent de tout contact émotionnel avec eux.

Pour la chercheuse, afin d’éviter de tels mécanismes de protection, ces professionnels doivent apprendre à transformer l’empathie en compassion. La compassion est un sentiment de chaleur et d’ouverture à l’autre qui permet d’entrer en résonance avec lui, sans souffrir de ce qu’il vit et donc, sans tomber soi-même dans la détresse empathique.

Les méthodes de la pleine conscience permettent d’apprendre d’abord à ressentir puis à reconnaître la différence entre contagion émotionnelle, empathie, détresse empathique et compassion, et enfin à transformer l’empathie en compassion.

Matthieu Ricard raconte qu’il discutait récemment avec une infirmière qui, comme la plupart de ses collègues, est continuellement confrontée aux souffrances et aux problèmes des patients dont elle s’occupe. Elle lui racontait que dans les nouvelles formations du personnel soignant, l’accent était mis sur la « nécessité de garder une distance émotionnelle vis-à-vis des malades » pour éviter le fameux burn-out qui touche tant de professionnels de la santé. Cette femme très chaleureuse, dont la simple présence rassure, lui confia : « C’est curieux, j’ai l’impression de gagner quelque chose lorsque je m’occupe de ceux qui souffrent, mais je me sens un peu coupable de ressentir quelque chose de positif. » Ce qu’elle avait constaté c’est que, contrairement à la détresse empathique, l’amour et la compassion sont des états d’esprit positifs, qui renforcent la capacité intérieure à faire face à la souffrance d’autrui. L’amour altruiste et la compassion peuvent se cultiver et il serait utile d’introduire un tel entraînement dans les études médicales.

Gymnastes de la compassion

Pour Matthieu Ricard, « face à l’individualisme égotique qui prévaut actuellement, l’altruisme est la seule vision possible et pragmatique pour le XXI° siècle : il faut pratiquer et enseigner une technique qui nous permet de nous débarrasser de cet égocentrisme effréné qui caractérise trop souvent le monde contemporain, avec toute la confusion que cela provoque ». Il cite dans son livre « nombre d’expériences en écoles où l’altruisme est enseigné aux enfants dès la maternelle apportent des résultats remarquables. L’éminent psychologue Paul Ekman imagine même des « gymnases de la compassion » ! Il ne s’agit pas de nier l’importance de toutes les autres formes d’action, sociales et politiques, mais sans une motivation altruiste je ne vois pas comment nous pourrions résoudre les défis auxquels nous sommes confrontés ». Pour lui, « il faut donc oser l’altruisme. Oser, de même, l’enseigner dans les écoles comme un outil précieux permettant aux enfants de réaliser leur potentiel naturel de bienveillance et de coopération. Oser affirmer que l’économie ne peut se contenter de la voix de la raison et du strict intérêt personnel, mais qu’elle doit aussi écouter et faire entendre celle de la sollicitude. Oser prendre sérieusement en compte le sort des générations futures, et modifier la façon dont nous exploitons aujourd’hui la planète qui sera la leur demain. Oser, enfin, proclamer que l’altruisme n’est pas un luxe, mais une nécessité ».

Post Author: yogamond

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *